Lorsque la trésorerie d’une société dépasse le niveau nécessaire au fonctionnement courant, la question de son affectation se pose. Deux options souvent envisagées sont l’investissement via des fonds diversifiés ou le placement direct dans des campagnes de crowdfunding (prêts, obligations, capital). Chacune a des avantages, des inconvénients et des implications juridiques, fiscales et comptables qu’il convient d’examiner avant de décider.
Critères de choix : liquidité, risque et rendement
Le premier critère est la liquidité. Les fonds, selon leur nature, proposent généralement des mécanismes de rachat ou une revente sur un marché secondaire, parfois avec un préavis et des frais. Le crowdfunding est souvent peu liquide : l’argent est immobilisé jusqu’à la sortie du projet ou le remboursement, et les plateformes ne garantissent pas de marché secondaire. Si la trésorerie doit rester disponible pour des besoins imprévus (salaires, fournisseurs), privilégiez des placements liquides.
Le deuxième critère est le risque. Un fonds diversifié réduit le risque par la répartition sur de nombreux actifs et gestion professionnelle. Le crowdfunding concentre le risque sur quelques projets souvent plus risqués (startups, PME en développement, projets immobiliers). Le rendement attendu est généralement plus élevé en crowdfunding pour compenser le risque et l’illiquidité, mais la probabilité de perte en capital l’est aussi.
Le troisième critère est l’horizon d’investissement. Les fonds peuvent s’adapter à différents horizons (court, moyen, long terme) tandis que les opérations de crowdfunding impliquent souvent un horizon fixe et long, souvent entre 2 et 7 ans selon les projets.
Aspects juridiques et gouvernance interne
Avant tout investissement, vérifiez les statuts et le pacte d’associés : certains types de sociétés ou certains engagements statutaires peuvent limiter l’utilisation de la trésorerie pour des opérations financières non strictement liées à l’objet social. La décision d’investir doit être prise par l’organe compétent (gérant, conseil d’administration, assemblée générale) et faire l’objet d’une résolution formelle. Documentez le processus (rapport de décision, justificatifs, analyse de risques) pour prévenir toute contestation ultérieure des associés ou des tiers.
Procédure interne recommandée
- Vérification des statuts et pouvoirs du dirigeant.
- Évaluation du niveau de trésorerie disponible (fonds de roulement et réserve de sécurité).
- Simulation financière comparant différents tickets et scénarios de sortie.
- Due diligence sur le fonds ou les projets de crowdfunding.
- Rédaction d’une résolution et apposition des pièces justificatives au procès-verbal.
Conséquences comptables
Du point de vue comptable, les investissements en titres (parts de fonds, titres de capital, obligations) doivent être enregistrés à l’actif du bilan selon leur nature (titres de participation, titres de placement, immobilisations financières). Les éventuels intérêts ou dividendes perçus sont enregistrés en produits financiers. Pour le crowdfunding, le traitement dépend de la forme juridique du produit (prêt -> créance, titres -> participation ou immobilisation).
Il convient aussi d’anticiper la provision pour dépréciation si la valeur des titres diminue de manière durable. En cas de revente, les plus-values ou moins-values sont déterminées selon le régime applicable en comptabilité et fiscalité des entreprises.
Conséquences fiscales et sociales
La société est soumise à l’impôt sur les sociétés (IS) sur ses résultats, y compris les produits financiers. Les plus-values mobilières peuvent être imposées selon des règles spécifiques (régime des plus-values, intégration au résultat imposable, régime mère-fille pour participations…). Si les dirigeants retirent des fonds via distribution de dividendes, ces sommes seront imposées entre leurs mains (flat tax ou barème progressif selon la situation) et peuvent entraîner charges sociales selon le statut du dirigeant.
La mise en place d’un investissement via la société peut être plus ou moins avantageuse fiscalement que l’investissement en nom propre selon la situation fiscale, les taux d’imposition et la stratégie de distribution des bénéfices. Un arbitrage chiffré entre imposition au niveau de la société puis distribution et imposition en direct est indispensable.
Checklist opérationnelle avant d’investir
- Conserver un fonds de roulement opérationnel (3 à 6 mois de charges recommandées).
- Définir l’enveloppe maximale à investir, en pourcentage de la trésorerie excédentaire.
- Réaliser une due diligence sur le fonds (stratégie, historique, frais) ou sur chaque projet de crowdfunding (business plan, équipe, garanties).
- Vérifier la liquidité, le ticket minimum et les frais d’entrée/sortie.
- Documenter la décision par une résolution et archiver la justification.
- Consulter l’expert-comptable et, si nécessaire, un avocat fiscaliste pour valider le montage.
Recommandation pratique
Si l’objectif est de préserver le capital avec une recherche de rendement modéré tout en conservant une certaine liquidité, privilégiez des fonds adaptés au profil de la société. Si vous pouvez immobiliser une partie de la trésorerie et acceptez un risque élevé pour une espérance de rendement plus forte, le crowdfunding peut être envisagé, mais en limitant la concentration et en procédant à une sélection rigoureuse des projets.
Quelle que soit l’option choisie, faites deux simulations chiffrées (scénario optimiste / scénario pessimiste), formalisez la décision et sollicitez l’avis de votre expert-comptable et d’un conseiller juridique. La bonne pratique consiste souvent à diversifier entre plusieurs véhicules pour répartir le risque et préserver la flexibilité financière de la société.





